Soins psychologiques aux victimes d'attentats

Auteur : Docteur François LEBIGOT, Professeur agrégé du Val de Grâce
Date : Octobre 1997

L'explosion d'une bombe ne provoque pas que des blessures corporelles. Elle entraîne aussi des "blessures psychiques", même en l'absence de toute lésion physique. Leur gravité, et donc l'importance et la durée des séquelles qu'elles entraînent, dépend de deux sortes de causes.
Les unes sont directement en rapport avec l'événement traumatique lui-même. Il s'agit ici d'abord de la violence et de la soudaineté de la menace sur la vie, qui correspond à peu près à la distance qui séparait la victime de la bombe. Décisif aussi est le caractère plus ou moins dramatique des minutes qui ont suivi l'explosion, jusqu'à l'arrivée des secours, et même au-delà.
Les autres causes de gravité, qui ont leur part dans la sévérité de la "blessure psychique", tiennent à la victime elle-même : par exemple son état de fatigue après une journée de travail, son histoire personnelle (entre autres possibilités le fait d'avoir déjà subi dans le passé un événement traumatique), le cours de ses pensées et le poids de ses soucis juste avant l'explosion etc. Ainsi, telle personne qui était très vulnérable le jour de l'attentat l'aurait été beaucoup moins quelques heures avant ou à une autre période de sa vie.
Tout ceci peut-être transposé à d'autres situations dramatiques et de violente menace vitale comme, par exemple, les prises d'otages.

Le traumatisme psychique

Ces "blessures" graves, ou même moins graves, sont des blessures pénétrantes, qui atteignent la vie psychique en profondeur. Elles sont à l'origine de bouleversements intérieurs importants, que la victime va ressentir comme un changement de sa personnalité. Elle n'est plus "comme avant" et ne perçoit plus les autres de la même façon. Elle se sent seule, avec la décourageante conviction de porter en soi une expérience incommunicable.
Au fur et à mesure que le temps passe, sa souffrance est de moins en moins reconnue par l'entourage (au sens large : la famille, les amis, l'employeur, la Sécurité Sociale ; etc.) et son isolement s'aggrave.
Les choses ne sont pas simples non plus quand les effets du traumatisme ne se font pas sentir immédiatement. Il arrive qu'une personne sorte apparemment indemne d'un attentat et que les troubles psychiques n'apparaissent que quelques semaines (ou même quelques mois) après. La réalité de cette souffrance surgit après un délai sera regardée avec scepticisme par les proches.

Les soins immédiats

Comme les blessures corporelles, les "blessures psychiques" nécessitent des soins précoces. Mais la comparaison s'arrête là car il ne s'agira pas ici d'apporter de l'extérieur les matériels et les produits qui vont réparer la plaie, la brûlure, les fractures etc. Le rôle du psychiatre ou du psychologue va être différent et le "blessé" sera, lui, l'acteur principal de son traitement.
Commençons par la situation où l'attentat vient de se produire. Les secours sont arrivés. Les blessés physiques graves sont mis en condition d'évacuation sur les hôpitaux au Poste Médical Avancé (P.M.A.). Proche du P.M.A., 15 à 30 minutes plus tard, le S.A.M.U. installe un Poste de Secours Médico-Psychologique avec des psychiatres, psychologues, infirmiers psychiatriques. Il s'agit ici de traiter les personnes en état de choc : angoissées, agitées ou pétrifiées. La présence de ces spécialistes a déjà, en elle-même, un effet d'apaisement. Des comprimés destinés à faire baisser la tension émotionnelle peuvent être proposés. Mais le plus important consiste à établir avec la victime un lien de parole, lui proposer de mettre des mots sur l'expérience qu'elle vient de vivre et qui la submerge. Parler à quelqu'un à ce moment là, c'est déjà prendre un peu de distance avec les images d'épouvante qui ont fait effraction dans l'espace intime de ses pensées. Parler à quelqu'un, c'est aussi s'accrocher au monde des humains, à la "communauté des vivants", et fuir autant que faire se peut la puissance d'attraction de l'horreur et de la mort.

En pratique, l'agitation et le désordre qui règnent dans les suites d'un attentat n'aident pas les victimes à rester sur place et chercher ces interlocuteurs "psy". D'autre part ceux-ci, pour les mêmes raisons, ont du mal à organiser des groupes de parole stables, ou à prendre en charge tout le temps nécessaire une victime enfermée dans son cauchemar. L'ampleur des réactions émotionnelles limite aussi la portée des interventions thérapeutiques, lorsque l'angoisse fragmente le discours en éclats qui se perdent dans le vide, ou que la sidération bloque l'émergence des mots.
Les soins immédiats n'en sont pas moins utiles. D'une part ils agissent sur la souffrance actuelle et peuvent prévenir des comportements qui aggraveront la détresse ultérieure. D'autre part, ils permettent d'amorcer un mouvement d'évasion, aidant la victime dès ce moment là à ne pas se constituer entièrement prisonnière, psychologiquement, de la scène d'horreur qu'elle a traversée.

Ce mouvement d'évasion, ce retour à un monde humain est moins difficile pour qui a survécu à une catastrophe naturelle que pour quelqu'un qui échappe à un attentat. Commis par des hommes pour tuer et terroriser, celui-ci détruit en chacun ce minimum de foi en l'autre sans laquelle la vie n'est pas supportable. Pourtant, sortir de l'emprise du traumatisme passe aussi par un retour de la confiance en son prochain, si mesurée soit-elle.

Les soins post-immédiats

L'expérience montre que c'est le temps décisif. Ils prennent place dans les jours qui suivent l'événement, ou lors de l'apparition des troubles psychiques si ceux-ci se déclenchent avec retard. Ils nécessitent, de la part du psychiatre ou du psychologue, la connaissance d'une technique d'entretien adaptée faute de quoi la rencontre entre le patient d'une part, et son thérapeute, si qualifié soit-il, d'autre part, risque d'être une rencontre ratée. En effet, il ne s'agit pas ici seulement, comme il est habituel en psychiatrie, de s'intéresser à l'histoire personnelle et aux symptômes de celui qui vient confier sa souffrance. L'événement prime car, comme nous l'avons vu, c'est lui qui risque d'emprisonner durablement la victime, de la contraindre à subir de manière répétée son terrible pouvoir.
Ce type d'entretien, appelé parfois "débriefing", va donc se centrer sur le drame traversé dans tout son déroulement, il va rechercher les émotions et les pensées qui ont surgi, préciser le moment de sa vie où la personne a été saisie et les bouleversements psychologiques qui en ont résulté. Au fond, cet entretien va plus loin que les paroles encore désordonnées des soins immédiats (que ceux-ci aient eu lieu ou non) mais il va dans le même sens : mettre en mots à l'intention d'un autre qui vous écoute et vous suis pas à pas l'expérience morcelée et terrifiante qui a été traversée, et la rattacher à un "avant" et un "après". Il s'agit pour la victime d'un véritable travail, d'un effort pour que le discours l'emporte sur l'image et que, de cette façon, celle-ci perde de son emprise.

Deux, trois, quatre entretiens peuvent suffire à ce que l'attentat trouve sa place dans le fil de l'histoire de la personne, et devienne ainsi un événement du passé. C'est à dire un événement qui ne se répète plus, qui ne pèse plus de tout son poids sur l'esprit et qu'on peut raconter. Parfois il est nécessaire d'aller plus loin, d'entreprendre une psychothérapie, de s'aider de médicaments. Soit parce que le traumatisme a touché à quelque chose d'essentiel dans la vie de la personne, soit parce que son extrême violence a provoqué une grande désorganisation psychique.

Les blessés hospitalisés

Les victimes les plus éprouvées ont généralement des blessures corporelles qui nécessitent leur transfert sur les hôpitaux. Là, dès que leur état le permet, la règle est de plus en plus qu'un psychiatre vienne les rencontrer et commence avec eux ces soins "post-immédiats". Malheureusement, très souvent les conditions ne sont pas réunies pour que ces rencontres soient profitables. L"un des obstacles peut être constitué par la blessure corporelle elle-même lorsqu'elle accapare l'esprit du patient au point que le reste lui paraisse secondaire. Ou bien, comme cela arrive souvent, les troubles psychiques ne s'installent qu'après la sortie de l'hôpital. Parfois, c'est le psychiatre lui-même qui limite son action à une aide ponctuelle en rapport avec le retentissement moral des blessures physiques et de leur traitement.

Or, rappelons-le, ces personnes présentant des lésions corporelles dues à l'explosion sont celles qui présentent le plus de risques d'apparition de troubles psychiques sévères. Il est vraiment important que, d'une manière ou d'une autre, fut-ce à la suite d'une démarche personnelle ou de l'entourage (au sens large), elles rencontrent l'interlocuteur qui leur convient. Le S.A.M.U. de Paris distribue une liste de centres de consultation qui ont acquis une expérience de la prise en charge psychologique des victimes d'attentats. Il en est de même dans d'autres grandes villes de Province. S.O.S ATTENTATS dispose maintenant d'une équipe spécialisée avec un psychiatre et plusieurs psychologues qui peuvent assurer des soins, orienter.

Les soins tardifs

La situation a changé par rapport aux soins précoces où il y avait urgence à dire, urgence à se libérer d'un événement générant une grande angoisse.
Dans les semaines qui suivent, si cette action initiale n'a pas eu lieu, ou si le résultat attendu n'a pas été atteint, la victime a mobilisé toutes ses ressources conscientes et inconscientes pour vivre avec ses troubles, et pour faire face aux difficultés sociales, affectives, familiales qui en résultent (et qui résultent aussi d'éventuelles séquelles physiques). Revenir au traumatisme, dans la relation thérapeutique, va être ressenti comme un risque de mettre en péril ce système de défense.

Les études statistiques nous montrent qu'une fois sur quatre environ, un lent et progressif retour à un état de bonne santé psychologique s'effectue spontanément, surtout lorsque le choc de l'événement a été d'intensité faible ou moyenne. Pour la majorité des victimes en revanche, les symptômes persistent, s'atténuent souvent, s'aggravent parfois à nouveau à l'occasion de déceptions, de ruptures, d'événements rappelant l'attentat etc. Des périodes plus ou moins longues de dépression et de découragement surviennent, elles, sans raison apparente. C'est dans ces moments difficiles qu'une aide médico-psychologique est demandée.

Elle prendra une forme différente dans chaque cas. Chaque individualité a une façon bien à elle de composer avec le traumatisme en fonction de sa personnalité, de son histoire, de son inscription socio-familiale etc. Les difficultés auxquelles elle va se heurter dans son propre espace mental comme dans la réalité extérieure ne peuvent ressembler que très superficiellement à celles de quelqu'un d'autre. Enfin, il appartient à chacun de trouver, dans le cadre d'une relation thérapeutique, son chemin vers un peu plus de liberté et de confiance dans la vie.